Ou comment l’on sait qu’on est devenu adulte...
Quiconque n’a pas connu les joies d’une enfant qui se vide n’a pas connu la vie ! Oubliez dès maintenant vos folles nuits blanches au Palace, quand vous guettiez l’arrivée de Kim Wilde en vous trémoussant sur les enceintes géantes en respirant les effluves érogènes de Marie-Jeanne la sauvage.
Prenez une enfant de quatorze kilos, donnez-lui un dîner tout à fait sain à base de côtes de porc et de haricots verts, saupoudrez le tout d’un Danette bi-goût chocolat-vanille (ne craignez rien, votre enfant ne changera pas de couleur comme il l’est stipulé dans la pub) et couchez le petit paquet en toute tranquillité. Vaquez à vos occupations, profitez de vos ”activités à vous” et allez vous coucher vers minuit, l’esprit serein. Trouvez péniblement le sommeil en pensant à ce que vous feriez si vous gagniez au loto et laissez reposer votre corps endolori. Et puis... Oubliez.
1h00 : vous entendez un bruit bizarre à base de GGrrrlllllll et de ppplllooooooppppdddrrttt, et aussi de bblluurrrppppp... Vous êtes en train de rêver que Sharon Stone vous demande si elle peut fumer. Elle est là, dans sa robe blanche, prête à écarter le peu de pudeur qui lui reste. Vous alliez retrouver la joie de ces rêves érotiques de votre enfance, et pas avec n’importe qui, avec Sharon quand même ! Mais au moment où ses jambes s’entrouvrent, une sorte de vrombissement stomacal vient noircir le tableau et tout à coup... C’est le drame. Un cri d’enfant dans la nuit ! Quoi ? Que vient faire ce cri d’enfant dans l'entrejambe de Sharon Stone ? C’est pas vrai ? J’étais à deux doigts !
1h02 : vous bondissez de votre lit tel le pompier moyen en plein 11 septembre. Une sirène d’alarme intérieure vous fait passer les pulsations de 50 à 360 en quatre secondes, vous n’enfilez rien, vous évitez les obstacles, cubes, raquettes, action man, livres qui font pouet, et vous parvenez enfin sur le lieu du sinistre. Là, ce que vous voyez vous renvoie en quelques dixièmes de secondes au temps où vous étiez célibataire. Vous n’aviez pas d’enfants, vous vous couchiez à pas d’heures, avec qui vous vouliez (ou presque). Quelle idée vous avez eu de faire des enfants ? Pourquoi vous ? Pourquoi maintenant. Votre petite crevette baigne dans un confit de porc et son jus de haricots mal mâchés. Elle est là, pleurant, vous regardant comme si vous étiez le messie, attendant qu’il se passe enfin quelques chose de positif dans sa mini vie. Vous la saisissez comme on saisit une serpillière sale après avoir nettoyé les toilettes. Elle qui sent si bon d’habitude... Là, elle vous rappelle que l’humanité est faite d’atomes en putréfaction permanente. Il est temps de s’organiser. La crevette sous la douche, hurlante, dans les mains de la brodeuse. Et moi changeant les draps, comme je peux, parce qu’un homme qui se respecte ne sait jamais où sont les draps. Je trouve un deuxième pyjama, miracle. On me tend la crevette rose le temps de refaire le lit comme il faut, car un homme qui se respecte ne fait pas le lit comme il faut. Je la serre très fort contre moi. Malgré une douche de belle qualité, le petit paquet sent mauvais, très mauvais. Elle est toute petite et perdue dans mes gros bras musclés (je dis ce que je veux, c’est ma vision). Elle est abandonnée, l’air de dire “Mais qu’est-ce qu’il m’arrive papa ?”. Il est temps de la remettre au lit...
On se recouche avec l’impression d’être allé aux urgences. Les pulsations retombent péniblement à 120. De mon côté je sens que c’est foutu.
1h34 : blurp ! Ouuuuuuuiiin !
Rebelotte. Je cours, la brodeuse aussi. Tout pareil !!! Visiblement il lui restait un peu de rab ! Une deuxième couche à l’intérieur qu’on n’avait pas laissée s’exprimer. Ce coup-ci on zappe la douche. Plus de draps propres. Plus de pyjamas. On passe aux tee-shirts et aux collants, aux serviettes de bain et aux bassines. Il faut améliorer le process ! Quant à l’odeur, cela devient insupportable, moi-même je ne me sens pas bien. La brodeuse maîtrise ses gestes et c’est une chance, car, comme tout homme qui se respecte, je ne suis bon qu’à prendre la petite dans mes bras pendant que Mary Poppins trouve les solutions adéquates.
On se recouche avec l’impression d’avoir nettoyé la salle des fêtes après la troisième mi-temps du Stade français qui aurait gagné le Brénus.
2h22 : blurp ! Ouiiiin ! Re-blurp !
A ce stade de l’histoire, je pleure de fatigue nerveuse. La brodeuse me dit qu’elle va nier sa maternité et que j’ai 24 heures pour m’occuper des paperasses. “Va dormir dans le salon !” me dit-elle, "je vais la faire dormir avec moi. Au moins, je n’aurais pas à me relever.”
Admettez que c’est tentant, généreux, une belle preuve d’abnégation comme on dit sur les terrains de foot. J’avoue que je saute sur l’occasion. “T’es sûre ?" (question hypocrite signifiant que je valide une dernière fois la possibilité de l’abandonner lâchement). “Oui, allez, vas-y !”.
2h56 : je suis devant “Histoires naturelles”, en train d’admirer Pilou l’épagneul breton qui gambade dans les étangs de Sologne. Au loin, dans l’appartement, j’entends des Blurp et des Ouin mais je ne bouge plus. Allongé entre le sapin et le Yuka, fantastiquement installé pour zapper comme une moule, je savoure sans vergogne le bonheur d’être un homme...
