15/20 à la mutation du corps... et de l'esprit.
Quand j’étais petit, j’étais le plus petit. Jusqu’à mes dix-huit ans, j’étais le plus petit sur la photo de classe David & Vallois.
Petit blond tout maigre, bouille de farceur, des bras et des cuisses de l’épaisseur d’une baguette viennoise, en aussi friable.
Et pourtant personne ne me tapait dessus. Paradoxalement, j’ai toujours vu les grands costauds se faire chahuter, quand les petits maigres se faufilaient. En classe, je n’étais pas nul. Toujours dans le ventre mou. Une sorte de PSG du carnet de notes. Capable du meilleur comme du pire, flottant entre la neuvième et la cinquième place. De temps en temps un coup de génie, un match de référence, un devoir de légende, mais pas plus. Juste de quoi passer d’une année sur l’autre sans se faire emmerder.
A l’adolescence, j’ai vu mon visage d’ange se couvrir des aigreurs de la purulence. Pas de bol, je serai donc cet ado-là, boutonneux et gras, qui cache sa face dans l’ombre, baisse les yeux, pense que les gens ne voient que ça, tout le temps, rient dans son dos. Adieu les filles et les câlins joue contre joue. Vive Biactol et les rendez-vous chez le dermato à rythme soutenu. Pas de bol quand même. Et puis j’ai rencontré le grand Roaccutane, celui qui vous dessèche la peau mais vous rend votre dignité. Adolescence faite de complexes physiques mais d’une certaine répartie, juste ce qu’il faut pour s’en sortir avec les filles, les mettre à moitié dans mon lit en priant pour que l’autre moitié suive un jour, avec ou sans capote. A ce moment-là il n’y avait pas encore cette angoisse lourde, sourde et pesante, comme la présence d’un troisième homme, la mort, chaperon d’une copulation déjà bien compliquée à maîtriser.
Faire rire les filles, voilà le truc. Jusqu’à un certain point. Parce que dans le même temps, le beau ténébreux mystérieux même pas drôle, il passe comme un courant d’air et réduit votre numéro en un battement de cils. Enfoiré de beau ténébreux. A la même époque, il est important de travailler sa contenance. Je décide d’être ami avec les gars qui assurent, même si je suis plus petit et que je n’ai pas de sous superflus pour m’habiller au dernier cri. Rester cool avec l’avant-dernier cri, c’est encore plus cool. Faut pas déconner non plus, je n’ai pas à me plaindre, mais mes parents n’ont pas l’intention de faire de moi un fashion victim et je les en remercie. Je suis donc pote avec ceux qui comptent, qui marquent des buts, qui fument des clopes, qui sortent en boîte, qui connaissent des filles. De mon côté je ne fais rien de tout ça mais je m’organise pour qu’on croit que si. Il faut juste se faire voir de temps en temps. Je me souviens d’ailleurs d’une boom de légende, mon heure de gloire, où deux des gars qui comptaient m’avaient vu parler à Caroline, une fille avec qui il était très important de parler. A quoi ça tient... J’ai tenu six mois sur cette présence, cette petite conversation, cette impression de connivence avec la chef des majorettes.
Bientôt, par quel miracle, je l’ignore, je reprends ma croissance (Lacan en parle, mais il n’a pas de blog). Et hop, tout en perdant les derniers travers d’une adolescence un peu brouillon, je me mets à être potable, d’une taille standard, cool. Toujours un peu maigre. En 1991, j’annonce à mon meilleur ami que “dans dix mois je ferai huit kilos de plus, soit 71 kilos, je serai plus lourd que toi !”. Cela vous laisse imaginer la masse de départ !!! J’ai perdu mon pari sur la durée. Mais aujourd’hui j’en fais 78 et ce n’est pas terrible. Plus de bouton mais des débuts de rides. Quelques cheveux blancs. Une bouée de sauvetage.
Le souffle court en montage d’escalier et les cheveux qui grattent avec la pollution ! Sinon ça va. En regardant mon nain ce matin, je me voyais. Aussi épais, fragile comme une allumette. Je me suis demandé ce qu’il allait devenir. Un gros hard-rocker aux cheveux longs, le fils spirituel d’Ozzy Ozbourne et de Jango Edwards ? Ou un frêle athlète ? Une rugbyman ? Une danseuse ? Un clodo ? Un médecin ? Un gars bien ? P’tain, il y en a du chemin à faire... J’espère juste qu’il sera bien dans ses pompes.
