09/20 à Tante Bernadette
Je me souviens de cette histoire très curieuse que me raconta un jour ma vieille tante Bernadette, au sujet du rapport entre les hommes et les femmes. Agée de quatre-vingt-seize ans, Bernadette semblait avoir tout vu, tout vécu.
Elle représentait, aux yeux de la famille, la somme des mémoires et des conflits, le seul et unique témoin de l'Histoire. Prise par un Alzheimer brusque et traumatisant, elle disparut un soir d'été et on ne la revit jamais. La légende familiale laisse supposer qu'elle serait encore vivante et continuerait à raconter sa vie à quelques écureuils, sangliers et amanites phalloïdes, au cœur de la forêt de Fontainebleau.
Passons. J'avais seulement onze ans quand Bernadette entreprit de m'expliquer la vie, l'amour, le sexe, et l'impossible coexistence pacifique recherchée par tous mais obtenue par personne entre les hommes et les femmes.
Elle s'assit en tailleur au milieu du salon, à même le sol, pour être plus proche de son auditoire, moi. Face à elle, je me sentais prêt à tout entendre, à tout accepter, car il ne faisait aucun doute que ce que Tante Bernadette disait était forcément juste.
"C'était en 1912, j'avais 25 ans", commença-t-elle.
Rien que ça, cela vous pose une histoire. Quand quelqu'un remonte aussi loin dans le temps et affiche déjà le double de votre âge au moment des faits, cela impose le respect.
"Je venais de rencontrer cet officier lillois, le Lieutenant Dumont. Un homme grand, aimable, d'une famille fortunée et valeureuse. Antoine et moi avions été présentés lors d'un bal donné au Manoir par les Faringhetti. (Je mourrais d'envie de savoir qui étaient les Faringhetti mais j'avais appris à ne jamais interrompre la tante Bernadette, car il lui arrivait quasiment à chaque fois de ne plus se souvenir de rien quand elle quittait le fil du récit. Je me contentais donc d'imaginer.) Tu aurais vu comme j'étais belle en ce temps-là. Beaucoup plus belle qu'aujourd'hui tu sais. -Mais tu es belle tante Bernadette... gnagnagna, fayot...- Maman m'avait confectionné une magnifique robe de soie et dentelle, rouge sang. Je m'ennuyais comme une âme en peine dans ce bal où les hommes ne dansaient pas et où les jeunes femmes s'enivraient sans retenue. Soudain, (Tante Bernadette ouvre de grands yeux et parle plus doucement pour accroître l'intensité du récit. Bien joué.), je vois rentrer dans la salle un homme grand et élégant, l'air gentil, qui semble ne pas connaître grand monde. J'observe discrètement ses mouvements, vois à qui il dit bonjour et m'empresse d'aller questionner la maîtresse de maison pour savoir qui il est. Oui, je sais, cela ne se fait pas, mais je suis ainsi." Tante Bernadette éclate de rire, ce qui me fait peur car cette courte interruption suffirait à lui faire oublier la suite...
"Où en étais-je ?", poursuit-elle. "Ah oui. On me dit qu'il est militaire de carrière, qu'il voyage beaucoup, qu'il est riche et célibataire. Le rêve..."
La vieille bouche de Tante Bernadette se met à trembler bizarrement, ses yeux s'humidifient, elle est soudainement prise de petits spasmes d'émotions... Elle poursuit son récit mais de façon hachée, je suis mort de trouille.
"Il me sourit... musique... ha, ha, ha... Mais vous n'y pensez pas... ma robe... vos mains... oui, oui, oui, noooooon... Lieutenant, quel sang chaud... mariage... vous n'y pensez pas... maman, il est beau, il est riche... je dois partir... hors de question ma fille... en Russie... si vous partez je rentre dans les ordres... adieu... amen !"
...
Je suis perplexe. Mes yeux et ma bouche sont grand écarquillés et Tante Bernadette me regarde avec surprise, comme si elle ignorait soudainement qui j'étais. Ca lui revient, une chance pour moi.
"Et voilà. Je suis rentrée au Couvent des Petites Sœurs de l'Abandon, à Pierrefeux. Je n'ai jamais revu Antoine. J'ai su bien plus tard qu'il avait été tué en duel dans les années 30. J'ai quitté les ordres en 1942, au moment de la deuxième guerre, pour entrer en Résistance."
Quel avait été le problème, je l'ignorais. Mais à cet instant, pour moi, l'Amour s'était inscrit définitivement comme une histoire impossible où l'homme finissait trucidé et la femme cloisonnée dans un couvent, le tout sur fond de conflit mondial, avec un brin de dentelle et de soie rouge sang. Cette image confuse reste aujourd'hui encore imprégnée dans mon subconscient, je le sens.
Je ne vous remercie pas Tante Bernadette, pour cette histoire sans queue ni tête qui sema le trouble dans l'une et l'autre.


Hein quoi?
Rédigé par: Bernadette | le jeu. 27 janv. 2005 à 01:04
Je suis mort de rire, vive l'insomnie...
Rédigé par: Olivier | le jeu. 27 janv. 2005 à 08:29
excellent!! ca nous en fait un bon réveil!
j'aurais adoré avoir une tante ou une grand mère comme elle....
Rédigé par: céline | le jeu. 27 janv. 2005 à 08:35
Ca a bien évolué qd même... Maintenant on peut se faire le lieutenant, ne pas l'épouser, avoir qd même un chagrin d'amour, et il ne meurt pas.
Par contre pour la dentelle et la soie rouge, ils ont juste réduit la taille du vêtement, mais c'est toujours trés à la mode !
Rédigé par: Fanny | le jeu. 27 janv. 2005 à 10:20
bravo pour la chute, c'est excellent. bah voila, tu l'as, ton idée de roman.
Rédigé par: Monsieur Caca | le jeu. 27 janv. 2005 à 10:51
j'ai bernadette au standard pour toi, elle te dit "arrête tes conneries et rentre à la maison"... 1887 ? t'y a été fort sur la 1664 ? Quelle conclusion... troublante !
lol
Rédigé par: un appel pour vous | le jeu. 27 janv. 2005 à 11:15
La conclusion qui tue ! Merci Tatie Bernie, J'adore
Rédigé par: Patrice | le jeu. 27 janv. 2005 à 11:46
Ben moi je la trouve à la fois triste et magnifique cette histoire... Une bonne idée de roman en effet (pour l'intrigue).
Rédigé par: AQW | le jeu. 27 janv. 2005 à 20:54